Rencontre avec Natacha Pierart, danseuse et chorégraphe engagée pour rendre la danse accessible aux personnes sourdes grâce au Projet Syn

Rencontre avec Natacha Pierart, danseuse et chorégraphe engagée pour rendre la danse accessible aux personnes sourdes grâce au Projet Syn

Rencontre avec Natacha Pierart, danseuse et chorégraphe engagée pour rendre la danse accessible aux personnes sourdes grâce au Projet Syn

Elle nous a émerveillé par sa grâce lors du numéro d'hommage à Starmania aux Trophées de la comédie musicale en juin dernier. Aux côtés de Fabienne Thibeault, l'interprète emblématique du titre "Le monde est stone", Natacha Pierart a livré au public l'étendue de son talent. Le fruit de nombreuses années de travail pour celle qui s'engage maintenant à transmettre sa passion à tous. Notre équipe est donc partie à sa rencontre pour en découvrir davantage sur son parcours et son intention avec le projet SYN, qui allie la danse et la langue des signes.

Natacha Pierart vous êtes danseuse et chorégraphe. Mais d’où vient cette passion ? De l’enfance ?

N.P : J’étais tout le temps en train de danser devant la TV quand j’avais 3 ans. Ma maman a fini par m’inscrire aux cours. Je reproduisais aussi toutes les chorégraphies des clips vidéos. Je pense que ça n’est pas « Obélix qui est tombé dans la marmite » mais plutôt l’inverse, j’ai été la boire directement ! J’avais ce besoin de danse dans les tripes.  J’étais une petite fille qui ne jouait pas avec ses jouets, cela m’ennuyait, les Barbies étaient probablement trop immobiles, "non-vivantes" pour moi. J’avais ce besoin et cette passion de créer, à m’exprimer à travers la danse. J’étais très mature pour mon âge, et du coup un peu solitaire, la danse me permettait de créer mon monde à moi, et de dire qui j’étais. C’était également une porte de secours pour guérir de certaines blessures dans l’enfance, un cri du coeur, une colère qui appelait à se libérer.
 
Quelle formation avez-vous suivie ?

N.P : Après avoir pris des cours à la carte dans diverses écoles de danse amateures en Belgique jusqu’à l’âge de 11 ans, j'ai d’abord été formée à l’Ecole Supérieure de danse de Cannes fondée par Rosella Hightower, célèbre danseuse étoile américaine. Une formation danse et études en danse classique, contemporaine et jazz de 12 ans à 18 ans. Monet Robier, fille de Rosella Hightower et professeure de danse contemporaine m’a alors pris sous son aile, cette dernière m’a fait énormément travaillé et m’a appris à me dépasser humainement et artistiquement. J’ai ensuite été reçue en 3ème année à CODARTS, Rotterdam Dance Academy aux Pays-Bas , formation diplômante d’un « Bachelor of danse », pendant 2 ans, et j’ai très vite été repéré par des chorégraphes et j’ai intégré des compagnies de danse contemporaines internationales aux Pays-Bas, en Allemagne, au Luxembourg et aux USA. J’ai également suivie une formation intensive en hip-hop, et d’autres styles à Los Angeles (Millenium Dance Complex, Debbie Reynolds, EDGE performing Arts…) et New-York (Alvin Ailey School, Steps on Broadway, Broadway Dance Center…) pendant 6 mois. Après ces tournées, je me suis installée à Paris et j’ai dansé sur des comédies musicales, des plateaux TV, pour des artistes, cinéma, événementiels etc… En 2016, j’ai décidé de faire un an d’études en Master 2 « Conception et direction de projets culturels » à l'Université Sorbonne Paris 3 afin d’affiner mes connaissances pour réaliser et vendre mes spectacles et projets culturels. Pendant et après le confinement, j’ai suivi une formation intensive en Langue des signes française à l'IVT (International Visual Theater) à Paris. J’enseigne depuis l’âge de 18 ans à l'international, ce qui a été également, très formateur.

Être danseuse demande une hygiène de vie particulière. Quelle est la vôtre ?

N.P : Je n’ai jamais adopté de régime particulier mais effectivement, j’ai une assez bonne hygiène de vie, même si parfois, cela n’est pas toujours facile à adopter avec un planning chargé et les déplacements. Comme les grands sportifs, je fais attention à prendre soin de mon corps et prévenir les blessures physiques, ou soigner les blessures chroniques avec des exercices de renforcement.

La danse vous a fait voyager aux quatre coins du monde. Quel est votre plus beau souvenir ?

N.P : J’ai eu l’énorme chance, grâce à ma carrière, de pouvoir voyager énormément, découvrir de nombreux pays et des cultures différentes. Mes plus beaux souvenirs resteront toutes ces rencontres humaines que j’ai pu faire dans ces destinations, même hors du milieu du spectacle ! Elles m’ont permis de m’enrichir et me développer en tant que personne et artiste. Evidemment, j’ai un souvenir mémorable des pyramides de Gizeh, et vivre la dolce vita à Rome grâce à un contrat !

Vous avez créé la compagnie Syn. Parlez-en nous.

N.P : Le projet Syn est né du confinement, et d’une envie, d'un besoin d’exprimer mon identité chorégraphique, qui s’appuie sur « donner du sens », rendre plus visuelle la puissance des mots, et communiquer avec un tout public.  « SYN », signifiant « ensemble » en grec, est un projet artistique qui allie la danse et la langue des signes française (LSF). C’est un outil de création et de médiation (spectacles et des actions de médiation), destiné à encourager l’accessibilité à la culture pour des publics différents, en leur offrant une expérience visuelle et une émotion fédératrice. J’ai développé un language artistique, une danse inclusive, qui mêle la LSF au mouvement dansé, non pas comme deux entités distinctes, mais en les fusionnant. Il ne s’agissait pas de proposer des spectacles de danse, où l’on peut voir la danseuse classique d’un côté et le danseur hip-hop de l’autre, comme dans les films de danse au box office, mais bien de fusionner la danse et une langue qui utilise les mains, le visage et le buste (espace de signation), en englobant le reste du corps, « une amplification du corps ». Pour inventer cette forme, j’ai choisi de raconter des histoires signifiantes, sans traduction littérale, via une écriture chorégraphique qui s’inscrit dans une iconographie commune, pensée pour être à la portée du public sourd mais aussi du public entendant, comme une réunion du possible entre deux communautés qui ont tout à apprendre l’une de l’autre.  Ainsi, le spectateur sourd pourra recevoir le message grâce aux signes mais aussi par des images symboliques, qui parlent d’elles-même. Tandis que le spectateur entendant aura le support sonore en guise de conteur d’histoire, ainsi que la lecture de certains signes assez « évidents », renforcée par un visuel parlant, dansant et divertissant. Il y a un aspect théâtral dans les chorégraphies mais les signes étant en fusion et absorbés par tout le corps, nous sommes bien sur de la danse dynamique, et une musicalité en totale synchronisation avec les mouvements. Ce qui m’a poussé vers la culture sourde, c’est l’envie de réunir deux mondes pour plus d’écoute, de partage de soi, d’ouverture au monde et à autrui. N’ayant aucun·e proche sourd·e ou malentendant·e, je me suis sensibilisée par moi-même et suivi une formation intensive en LSF. J’ai proposé au danseur professionnel et malentendant Yann-Alrick Mortreuil, de danser avec moi le tout premier duo de Syn, intitulé « Sens ».  Syn a rencontré un bel accueil auprès de la communauté sourde et entendante, et dans le spectacle vivant. Les différents spectacles ont pu être présentés dans des théâtres et des universités, avec des bords de plateau et cours d'initiation à la LSF. En 2021, j’ai assisté le chorégraphe Sadek Waff sur la cérémonie de passation paralympique entre Tokyo 2020 et Paris 2024 pour 126 danseurs valides, sourds et handicapés moteurs. La Fondation pour l’Audition a également fait appel à moi à l’occasion de leur soirée annuelle 2021. Aujourd’hui, je suis régulièrement invitée à donner des ateliers Danse LSF, je réponds aux demandes de création spécifiques pour des événements et spectacles, et j’ai pour projet de créer un spectacle long format.

Ce que vous faites est merveilleux. Vous rendez la danse plus accessible à tous et notamment pour les personnes sourdes. Pourquoi est-ce si important pour vous ?

N.P : Merci pour ce très joli compliment ! Depuis très jeune, j’ai toujours ressenti le besoin de créer, de chorégraphier et de communiquer avec un public à travers la danse. Au fil des années, ma vision artistique s’est précisée. La réceptivité du spectateur était devenue essentielle pour moi car un jour, dans une carrière, on se dit « je fais ça pourquoi, j’ai envie de dire quoi » ?  La réponse à cette question, et qui est la finalité de notre métier à mon sens, est de divertir un public, les emmener avec nous et leur procurer de l’émotion.  En chorégraphiant pour des marques telles que Citroën, Shiseido, Transgourmet, pour la promotion d’artistes, ou mes propres pièces dans des théâtres, j’ai alors compris qu’il était possible d’emmener un spectateur « novice », un public plus populaire par la main à apprécier la danse. La danse qui n’est pas toujours accessible à tous, il s’agit souvent d’un public averti. En associant des propositions très visuelles qui s’appuient sur une iconographie commune, des images qui parlent à tous, des codes connus de tous, de la vie quotidienne, on peut rendre la danse plus accessible et moins « abstraite », tout en gardant l'excellence culturelle, la poésie et la qualité technique. Les sourds utilisent également des gestes de la vie quotidienne dans leur langue. La culture sourde est beaucoup plus directe que celle des entendants. Ce qui facilite, selon moi, une communication entre plusieurs publics. Si la mission de toucher des publics différents, sourds, entendants mais aussi habitués à fréquenter les lieux culturels ou non, était remplie, le pari était gagné ! On ne peut pas réunir tout le monde, mais du moins, on peut essayer de fédérer un peu plus, à contribuer à effacer un sentiment d’exclusion ou d’auto-exclusion et amener notre pierre à l’édifice ! Aujourd’hui, c’est réellement notre responsabilité pour les générations à venir de travailler et lutter ensemble là-dessus, en prévalant la place pour l’imagination et le divertissement. Je donne beaucoup de cours de danse particuliers toux niveaux, pas seulement en danse ou en LSF. C’est cette vision que j’essaye de transmettre aussi dans mes coaching du jeune danseur pré-professionnel, afin de les aider à trouver « leur danse » qui sera authentique, et créera l’émotion. C’est ce qui différencie un bon danseur et un artiste qui lui saura transmettre, divertir et émouvoir sur scène ! Chorégraphes et danseurs, nous ne créons pas non plus la danse pour être les seuls à la ressentir, l'aimer et à la comprendre. La scène ne doit pas être constamment un « laboratoire d’expérimentation ». Un spectacle doit réjouir et sortir du quotidien son public !

On vous a vu sur la scène du Casino de Paris danser lors des Trophées de la comédie musical. Vous avez rendu un bel hommage à la comédie musicale “Starmania” aux côtés de Fabienne Thibeault. Quel souvenir gardez-vous de ce moment ?

N:P : Christopher Lopez, directeur artistique des Trophées de la comédie musicale, m’a invité à présenter une création originale danse fusion LSF, pour représenter la comédie musicale "Starmania" et rendre hommage à Fabienne Thibeault. Il souhaitait quelque chose de très humain. J’en garde un souvenir très fort.  J’ai créé ce solo avec beaucoup d’émotions car ma grand-mère est décédée pendant ce temps de création. J'avais également envie de le dédier à tous ces gens qui ne trouvent plus leur place dans la société, sur terre et qui n’ont plus la force de se battre, par rapport aux textes de « SOS d’un terrien en détresse » et « Le monde est stone », medley de cette création.  C’était incroyable d’entendre tous ces applaudissements en plein milieu du numéro, et de constater une standing ovation de 1500 personnes à la fin, main dans la main avec Fabienne et Alex Montembault. C’était un très joli moment pour moi, et ces deux interprètes intergénérationnels de "Starmania". J’ai eu énormément de beaux retours après la cérémonie, c’était fou ! Cela m’a vraiment fait chaud au coeur. Même sans comprendre la Langue des signes, beaucoup m’ont dit à quel point ils avaient ressenti avec puissance les mots, les émotions, et ont même appris quelques signes. Le pari était gagné si j’ai pu toucher un public de professionnels du spectacle et de non-professionnels. Pour la petite histoire, juste après les répétitions le jour J avec Fabienne Thibeault, je me suis déplacée une cervicale et dorsale. J’ai dansé le soir avec une douleur physique assez intense, un véritable challenge ! Mais après une concentration et échauffement de plus de 2h, je suis passée au-dessus de la douleur pour me plonger dans mes émotions et l’interpréter comme je souhaitais le transmettre au public. 

Une audition de danse, comment ça se passe ?

N:P : Une audition de danse peut se dérouler sur une journée, voire 2h, ou parfois sur plusieurs jours. On passe les « tours », on est gardé au fur et à mesure des étapes ou non. Il peut y avoir 20 danseurs candidats comme 1500 danseurs.  Devant un jury, ou un chorégraphe, on reproduit une chorégraphie que l’on nous enseigne pour établir si l’on correspond bien au style chorégraphique demandé. Souvent, il y a également l’étape de l’improvisation, ou parfois une chorégraphie que l’on a crée. A l'issue de ce processus, on peut recevoir la réponse directement, ou par mail, par téléphone. C’est assez compétitif et pas toujours agréable d’être au milieu de la « fosse aux lions » . Il faut se munir de beaucoup d'indulgence envers soi-même, de concentration, et de détermination. Cependant, de nombreuses auditions sont très enrichissantes et peuvent être de véritables masterclass avec des professionnels de renom, et on y fait aussi de très belles rencontres. C’est un réseautage à ne pas négliger !

Racontez-nous une anecdote d’audition.

N:P : J’ai pas mal d’anecdotes d’audition, risibles ou moins risibles mais j’ai envie de vous raconter une anecdote que je juge plus inspirante pour les générations de danseurs à venir. Une production anglaise organisait une audition à Paris en 2021 pour trouver des danseurs pour un grand spectacle en Arabie Saoudite avec la création, répétitions, qui allaient se tenir à Londres. J’étais dans une période de ma vie où je n’avais plus envie de danser pour des projets qui ne m’épanouissaient plus et qui ne correspondaient pas à mes attentes. Très belle surprise lorsque j’ai appris que le metteur en scène, directeur artistique était Will Tuckett, plusieurs fois récompensé pour son travail. Il a  chorégraphié pour The Royal Ballet à Londres et The English National Ballet, entre autres. L’atmosphère de travail pendant l’audition était très agréable et bienveillante, exigeante mais avec beaucoup d’humour, il a pu mettre tout le monde à l’aide et transmettre ses attentes avec beaucoup d’intelligence. Je n’ai pas eu le sentiment de passer une audition stressante, compétitive comme nombreuses peuvent l’être ou encore avec un chorégraphe qui créait à peine. Je n’ai jamais aimé la compétition d’une audition, et pour une fois, je pouvais être dans le rapport humain qui me définit. J’ai eu envie d’aider comme je le pouvais certains danseurs plus jeunes qui avaient plus de mal avec la technique néo-classique, ou l’anglais.  Après ces 2 jours d’audition et de workshop très intéressants, j’ai reçu le « fameux » coup de fil par la directrice de casting, annonçant qu’ils ne m’offraient pas seulement le poste de "Swing dancer" mais aussi celui de «  Dance captain » car en raison de mon expérience et ce que je pouvais amener artistiquement, mais aussi parce qu’ils avaient pu observer mes qualités de pédagogue, ma solidarité envers les danseurs, et le partage humain dont j’avais preuve tout au long de l’audition. Double job ! Votre comportement, votre sincérité et votre personnalité sont tout aussi importants que la réussite de vos pirouettes lors d’une audition. N’hésitez pas à montrer un bout de votre âme.

Quel conseil donneriez-vous à tous nos membres qui rêvent de vivre de leur passion ?
 
N:P : Je dirais que lorsque l’on a un métier de passion, on est béni car nous avons la chance d’avoir un rêve et de pouvoir le réaliser. C’est à notre portée même si une sélection « naturelle » s’opère. Les vrai artistes passionnés, et non pas ceux qui veulent à tout prix être dans la lumière, réussiront car ils se battront tous les jours pour y arriver, c’est viscéral. Cela dit, il y a pas mal de difficultés sur le parcours. Nous ne correspondons pas toujours aux attentes d’un contrat, c’est un milieu difficile compte tenu d’un contexte culturel qui souffre de la réalité économique.  Mais il ne faut pas se décourager, apprendre à croire en soi car peu de personnes le feront à votre place. C’est important aussi de respecter qui l’on est et même si jeune artiste, nous acceptons des contrats qui ne sont pas totalement en adéquation avec nos attentes et notre personnalité pour avancer, et c’est bien normal, il y a des limites à s’imposer quand il s’agit de respect. Pour finir, il faut apprendre à aimer le parcours de vie et professionnel en « zigzag » : être curieux, avoir soif de connaissances, avoir plusieurs cordes à son arc, par exemple, parler avec le technicien en backstage qui pourra vous apprendre énormément. Le chemin est parfois plus important que le but en soi ! 

Natacha Pierart est également coach ! Si vous souhaitez la contacter, rendez-vous sur son site internet Synbaldanse.fr ou par mail à l'adresse suivante : natpierart@gmail.com

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Crédit photo : Clodinside.